Un éclairage sur le mouvement argentin de décembre 2001, à l’heure où l’économie n’en finit pas de décliner en Grèce, où les prolétaires grecs ne semblent avoir d’autre choix que la survie.
Il nous a été envoyé par des camarades d’Argentine, Cuadernos de Negacion.

Frères et sœurs,
Durant la fin de l’année 2001 et les débuts de 2002, nous, qui vivons sous le contrôle de l’Etat argentin, avons expérimenté une situation très similaire à celle que vivent aujourd’hui des millions de personnes en Grèce. Pour nous, il est difficile de débattre avec les prolétaires de notre région, car même s’il ne s’est passé qu’une dizaine d’années, la mémoire de la lutte vécue et les perspectives qu’elle ouvrait semblent s’être conjointement éteintes…et cela nous désespère. Il faut à tout prix éviter que les expériences de luttes s’oublient, et de toujours recommencer à zéro. C’est pourquoi nous voulions partager quelques points avec vous, nos frères et sœurs. Parce que la crise n’a rien de grec ou d’argentin, il n’y a pas de solutions nationales face à un problème global.

Depuis la « crise de la dette » de l’Etat grec, et plus particulièrement lorsque le gouvernement Tsipras a décidé de mettre en place un « corralito » (Nota : nom donné aux mesures économiques d’urgence prises en Argentine) chez vous, la presse, les politiques, les spécialistes de rien et les donneurs d’avis sur tout, ont tenté de nous relier par le miroir inversé du Capital. Pour nous, ce n’est qu’un nouveau chapitre de l’histoire de l’exploitation capitaliste, qui nous relie comme prolétaires, et en tant que tel, nous ne sommes pas une simple image réfléchie des circonstances d’une autre région : nous sommes une même classe.
Ici le discours officiel persiste à calquer les images de révolte et de désastre, les usant comme des synonymes, mêlant dans le même plan la misère occasionnée par la dictature de l’économie et le feu de la révolte. Les politiques, cibles du cri « qu’ils s’en aillent tous » qui traversa le toute notre région en 2001 et le début de 2002, rejetaient naturellement ce mot d’ordre comme vide.
Aujourd’hui ils disent que nous allons mieux, que le peuple a retrouvé sa confiance en la politique et l’économie. La cohorte de journalistes fait de même, comme ils le firent, voici plus d’une décennie. Ce qui est dévastant, c’est qu’une grande partie des prolétaires croient, même à moitié, tous ces mensonges qui de plus, à l’encontre de toute raison, veulent nous convaincre que nous sommes peu et que nous sommes faibles pour imposer nos besoins.

« Qu’ils s’en aillent tous » n’était pas seulement un cri contre le président De La Rùa, qui, la nuit du 20 décembre, s’enfuyait en hélicoptère du palais présidentiel devant une manifestation massive qui allait faire 31 morts. Ce n’était pas un cri conte le seul ministre de l’économie Cavallo qui éxécuta les mesures pour contenir la crise financière qui affectait une partie des épargnants, mais qui surtout signifiait la perte d’emplois et l’appauvrissement de millions de prolétaires.

Ce n’était pas non plus contre un patron en particulier qui face au « crash économique » fuyait à la recherche de nouveaux horizons de profit. « Que se vayan todos » contenait tout le mécontentement, la rage et la frustration que notre sort soit décidé au mépris de tous nos besoins et aspirations. Que nous ayons assumé, dans nos mots d’ordre, la nécessaire destitution de ceux qui ruinent nos vies, que nous connaissions leurs prénoms et noms, fut sans aucun doute un pas en avant dans la lutte.

Un des problèmes le plus importants aura été de ne pas avoir porté ce rejet jusqu’au fond de la question. On nous disait que cette opposition à tous les politiques était faible car elle ne proposait rien, et c’était pourtant là sa force ! La vraie faiblesse était que, même si ce rejet des représentants était total, une confiance dans le système demeurait. Les idées dominantes sont les idées de la classe dominante, et cette idéologie est une force matérielle que l’on peut voir clairement en ces rares occasions de débuts de ruptures. La gestion du mouvement, à ce moment là, ne peut s’entrevoir qu’en comprenant les intérêts matériels antagoniques de la bourgeoisie et du prolétariat en conflit. Le fait que de nombreux prolétaires aient des illusions réformistes ou démocrates est une faiblesse, et c’est en tant que telle qu’il faut la combattre. Nous devons affronter la confiance en l’Etat comme une confiance dans le rapport social capitaliste (même lorsqu’il est voulu comme « contre le capitalisme »).

« Que se vayan todos » était urgent, et l’est encore aujourd’hui ! Autant qu’il est urgent de détruire les conditions dont ils proviennent pour qu’ils ne reviennent jamais. Par cette destruction, nous ne parlons pas seulement de tel ou tel édifice, ou d’éliminer telle ou telle autorité. Nous n’attendons pas de miracles de l’action directe… Nous savons que même les actions nanties d’un esprit combattif comme l’incendie de commerces ou leur saccage pour une distribution communautaire peuvent très bien être intégrés au paysage politique quotidien. C’est cependant indispensable, et est,  en compagnie de la réappropriation du programme révolutionnaire de notre classe, notre forme immédiate de lutte. Un programme qui est la pratique historique de classe et non pas une plateforme votée en congrès. Les positions révolutionnaires du prolétariat – l’internationalisme, la critique de l’Etat et du Capital, le travail, l’argent, etc- sont des clefs dans l’extension de la révolte et pour rendre possible les ruptures avec l’ordre dominant. Ainsi nous entrons avec plus de force sur le terrain de l’antagonisme radical, et clarifions les objectifs de nos actions.

Pendant des années la gauche nous a donné des preuves brillantes de son cynisme et de son ignorance : «  que les capitalistes paient la crise ! » nous disaient-ils… Comme si l’on pouvait jouer avec l’économie et la renverser en notre faveur. Ceux qui veulent gérer et gouverner ne comprendront jamais la gravité de la situation dans laquelle nous nous trouvons, le poids de nos chaînes, le véritable caractère social de l’exploitation. Ce sont encore eux qui nous dévaluent, qui ont soumis des milliers de prolétaires dans notre région à une vie de subsides, à une existence passive de victime. Ce sont eux qui nous proposaient d’unir notre lutte à celle des épargnants et des bourgeois tombant de la pyramide sociale, à ceux qui ne descendirent dans la rue que lorsque les dollars de leurs comptes bancaires étaient en danger, aux fanatiques de l’ascension sociale qui pleuraient devant la perspective de vivre la même vie que nous, leurs employés.

Toute la misère que représente l’administration du présent persiste, en dépit du changement de monnaie, qu’il s’agisse de passer de l’Euro au Drachme ou de Dollars aux Pesos argentins, ou même à de papiers pour troquer. Le processus qui consiste en l’accumulation de capital et le développement de la valeur ne change pas, quand bien même on modifierait le mode d’organisation du travail (passer de la gestion particulière à la gestion ouvrière d’une entreprise), quand bien même on changerait la forme de la gestion politique (démocratie représentative, dictature civico-militaire [Nota le mot civique est depuis quelques années ajouté pour souligner la collaboration d’éléments de la société civile à ces dictatures en Amérique du sud], assemblées populaires).
Il s’agit de détruire tout ce qui fait que d’une manière ou d’une autre, nous devrions produire de la valeur ou mourir.

La révolution dont nous avons besoin servira à cesser d’être exploités et opprimés, c’est-à-dire des êtres humains prolétarisés. Elle est pour la vie, pas pour administrer un ordre social existant. Ici, en Argentine, la lutte combattive s’est présentée comme un combat pour une meilleure vie: une lutte pour le travail, sans patron aux alentours, certes, mais en fin de compte, pour le travail. Ainsi « nous avons sauvé la nation », ainsi également nous avons démontré, une fois de plus – sans l’assumer en tant que classe – que la vie et l’ordre social ne peuvent que s’affronter.

Des petites entreprises productives créées pour survivre ont petit à petit soumis les liens combattifs que nous avions fait naitre, les transformant en un soutien à l’économie nationale, au détriment de toute possibilité de dépassement révolutionnaire. Cette autogestion, c’est celle de personnes privées d’emploi, qui n’avaient d’autre moyen de trouver du travail, ou de travailleurs qui devaient remettre en marche la boîte après la fuite du patron endetté. Dans de nombreux quartiers, ces projets faisaient partie d’une solidarité de classe palpable, partageant dans la rue, protestant et réglant ses problèmes sans rien demander à l’Etat. Par la suite, nombre de ces entreprises se virent contraintes de solliciter le soutien de subsides d’Etat pour ne pas pérécliter. Demander à « Papa Etat » est devenu en soi une forme de lutte, qui parfois passait par des piquets, des blocages de routes ou de rues, jusqu’à des affrontements avec la police ; parfois encore par s’affronter avec les mafias syndicales, patronales, politiques et territoriales, changeant ainsi la forme des manifestations, mais pas le fond.

Nous savons que dans beaucoup de pays, l’exemple argentin de l’autogestion est mis en exergue. Pour  nous, ce grand « modèle argentin » qui a été vendu au monde est la manière de canaliser les luttes vers la production et la relance de l’économie. En le faisant passer pour une lutte combative ! La lutte ne devrait pas être un outil au profit de la bourgeoisie pour ajuster la machine du progrès capitaliste ! La lutte, dans son sens radical, doit être au contraire le frein. C’est la destruction de l’engrenage !

Nous espérons que tout ce que nous vous racontons vous intéresse, vous serve de quelque manière. Sachez que ces réponses sont un véritable frein à la furie et à la créativité prolétaire dans les moments de révolte. Maintenant… Pour ceux qui peuvent s’accommoder des conditions de la normalité capitaliste, toutes ces réflexions sont sans importances. L’autogestion oublie, ou fait semblant d’oublier que l’exploitation réside dans les conditions de production capitaliste, et ne change pas au gré des étiquettes ou des bonnes intentions. Mettre de coté l’exploitation, c’est mettre de côté le caractère de classe de la société dans laquelle nous vivons.
Nous savons à quel point il est dur de gagner sa vie, nous-mêmes avons eu recours à ces pratiques pour tenir, au jour le jour. Mais nous savons aussi que la réalité ne se transforme pas en travaillant beaucoup et en gagnant peu, en exigeant à l’Etat de nous protéger au lieu de créer des liens avec nos semblables, les tristes producteurs et consommateurs. Nous en avons tant vus devenir leur propre patron, avec leur propre chronomètre, publicitaires permanents de leurs propres produits.

Arrivés à ce point, pour quelque subversion que ce soit, la seule perspective qui existe pour qui veut une vie radicalement différente pour tou-te-s, c’est la perspective révolutionnaire. Il est nécessaire de savoir ce qui nous fait face, ce que nous combattons et avant tout dans quel but nous menons cette bataille. Si l’on vient nous dire que les entreprises sous contrôle ouvrier sont une expérience libératrice pour les travailleurs, de « renforcement », nous ne pouvons que répondre que l’exploitation de l’homme continue dans ces lieux de production, bien qu’elle soit organisée par des assemblées, et ce sans même remettre en question le développement du Capital. La présidente sortante, Cristina Kirschner l’a bien compris, elle qui a dit « l’Argentine est une grande usine récupérée »pour montrer que c’est par le sacrifice des conditions de vie du prolétariat que le capitalisme peut continuer à s’étendre dans ce pays. Tsipras le sait tout autant, avec sa coalition de gauche, lorsqu’ensemble ils appellent le prolétariat grec à la mobilisation contre le diktat de l’Union Européenne et la mafia capitaliste, pour finalement le soumettre à un plan plus dur encore que ce qui avait été négocié avec la bourgeoisie mondiale.

Précisément, c’est de la vieille lutte des classes que nous parlons, de cet antagonisme qui ne peut terminer que par le dépassement de cette vie, ou qui peut continuer à exister, en nous utilisant comme un combustible fossile pour leur moteur.
En cette sombre nuit, tandis que le vent semble présager une proche tempête, l’aspiration à une vie pleine et entière nous donne l’assurance que nous n’avons pas de temps à perdre à découvrir de nouvelles façons de gérer ce monde de morts. Notre seule offre doit être l’aspiration à une vie émancipée de tout ce qui nous opprime et détruit, ouverte à tous nos désirs, nos contradictions et enfin nos possibilités.

Luttons partout contre le Capital et son Etat !

Les amis de la négation
Printemps 2015, en région argentine.

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